Chapter Text
Le coup de feu éclata au milieu des ruelles. La balle transperça l’air, puis le mollet de sa cible, qui s’écroula pathétiquement dans un cri étranglé sur le chemin, soulevant un nuage de poussière. Satisfait, Billy souffla sur le filet de fumée qui s’échappait du canon de son arme ; son répit fut de bien courte durée, cependant, car William apparut soudain à l’angle de la rue dans un bon, son long manteau noir retombant silencieusement alors qu’il atterrissait souplement à ses côtés. Le bruit de ses poursuivants n’était pas bien loin derrière.
« Combien ? demanda simplement William en époussetant son pantalon d’un geste vif.
– Je pense que les tiens sont les derniers, William, affirma Billy rechargeant son arme d’une main experte. Pas trop tôt, d’ailleurs. J’aimerais bien rentrer et me faire une bonne tasse de café, moi.
– Hmm, fit William d’un ton approbateur, mais il ne se départit pas de son sérieux. Ils ne sont plus que trois, c’est une affaire pliée.
– Je m’en occupe, alors ! s’exclama Billy alors que leurs adversaires les rattrapaient enfin. William, tu devrais aller voir comment s’en sort Queue de cheval. Il en avait un sacré paquet sur le dos !
– Où ? s’enquit William, et Billy lui indiqua une des bâtisses du village temporairement abandonnée sur leur gauche.
– Là-dedans, fit-il avant de tirer une première fois sur leurs assaillants, qui battirent en retraite sous la surprise. On se retrouve ici ! »
Confiant dans la capacité de Billy à s’en sortir face au menu fretin, William fila dans la direction indiquée. Pour être très honnête, il ne s’inquiétait pas outre mesure pour Sherlock ; le détective avait surmonté des défis autrement plus impressionnants – à commencer par les siens. Pour pénétrer dans la pièce principale du bâtiment, probablement une taverne ou une petite auberge, William dut forcer sur le battant, et il se révéla qu’il faisait traîner sur le sol un homme inconscient et plutôt bien amoché, laissé avachi contre la porte. Il se glissa silencieusement dans l’interstice pour rejoindre le cœur de l’action, à savoir Sherlock, manches retroussées, aux prises avec quatre autres hommes.
William s’arrêta une minute, le temps de l’observer passer un homme par-dessus une table d’un coup de pied particulièrement bien placé, avant que le détective ne remarque enfin sa présence. Un large sourire apparut sur son visage, qu’il essuya du dos de la main pour chasser sueur et mèches rebelles de son front.
« Hey, Liam ! Un coup de main ? »
Ce bref instant d’inattention suffit pour qu’un homme surgisse dans son dos et le saisisse par la gorge, transformant son sourire en un rictus. Sa main empoigna immédiatement l’avant-bras de son agresseur, qui l’étranglait, muscles contractés pour résister à la pression ; William ne prit pas le temps de l’aider de suite, s’occupant plutôt des deux derniers malfrats qui se jetèrent sur lui. Sa canne en frappa un au ventre et bloqua le second, qui s’y agrippa pour le repousser de toute ses forces, ployant les bras sous l’effort. William le fit voler en arrière d’un coup de talon au moment où Sherlock parvenait à se libérer, et il bondit souplement pour le rejoindre au milieu de la pièce, leurs dos se pressant brièvement l’un à l’autre.
« C’est fini, dehors ?! s’exclama Sherlock alors que leurs adversaires se relevaient avec difficulté.
– C’est tout comme, affirma William, tenant son arme prête. Billy s’en charge. Nous aussi, on devrait passer à la vitesse supérieure, ou on sera à la traîne…
– Compris ! » lança Sherlock dans un rire bref, avant qu’ils ne se séparent pour reprendre la bataille.
Deux contre quatre – ils avaient presque trop facilement l’avantage. Sherlock n’eut aucun mal à projeter son premier adversaire contre un mur, et lança un clin d’œil à William quand il évita le second qui se jeta sur lui avec un peu trop d’élan, et l’aida à s’étaler au sol d’un coup de pied.
« Joli », le complimenta William en écartant trivialement l’homme qui tenta de lui mettre une droite.
Sherlock lui adressa un sourire radieux au lieu de regarder l’homme au sol qui se relevait, et manqua de perdre quelques dents quand celui-ci l’attaqua violemment avec toute l’énergie qu’il lui restait. Il jura en sautant en arrière, et William esquissa un sourire à peine moqueur en le voyant retrouver péniblement son équilibre. Lui-même avait à faire avec ses deux adversaires, qui n’abandonnaient pas la partie facilement, mais il vit du coin de l’œil que Sherlock maîtrisait l’homme et prenait cette fois soin de l’assommer pour de bon d’un coup dans la nuque.
« Besoin d’aide, Liam ? s’enquit Sherlock en se frappant vaguement les mains avec un air satisfait, sans pour autant avoir l’air de considérer que William avait particulièrement besoin de secours.
– C’est gentil, Sherly, lui sourit gracieusement William, à peine essoufflé. Tu peux te reposer un peu…
– Ou pas, fit Sherlock alors que l’autre homme, qu’il avait envoyé contre le mur, se relevait et se précipitait à l’étage pour fuir. Je reviens !
– Fais attention », lui lança William pour la forme, s’amusant de son signe de la main alors que Sherlock se lançait dans les escaliers à la suite de l’homme ; et que lui même se préparait à accueillir ses deux assaillants qui l’attaquèrent en même temps.
Il y avait quelque chose de ridiculement jouissif à se battre à deux en sachant que la victoire n’était qu’une formalité. C’était déjà quelque chose que William avait souvent expérimenté avec ses frères ou ses acolytes – du moins, quand ceux-ci lui laissaient l’occasion de se joindre à la bataille. Tous avaient une tendance protectrice envers lui, qui, au contraire de le sous-estimer, semblait tendre vers une répugnance à le faire participer aux basses besognes quand d’autre étaient heureux de le faire pour lui. Il insistait rarement, par crainte de froisser ses camarades ; mais à l’inverse, Sherlock semblait désireux de tout partager avec lui, et l’entraînait constamment dans l’action.
Bon, ça n’était pas tout à fait exact ; même Sherlock semblait, parfois, pressé de faire les choses qu’il jugeait pénibles à sa place, pour lui éviter de se déranger ; mais il y avait derrière une volonté de s’assurer de son bien-être, qui pinçait agréablement le cœur de William, plus qu’un podium qui l’empêchait de se salir les mains. Ils avaient commencé à partir en missions régulièrement depuis Vermissa ; et plus ils travaillaient ensemble, plus il leur devenait difficile de ne pas simplement se défier entre eux pour s’amuser au lieu de rester parfaitement professionnels. La sensation d’être intouchables, inarrêtables, parce qu’ils étaient ensemble, était aussi grisante que difficile à maîtriser.
Ce qui n’était pas une raison pour ne pas faire correctement le travail non plus. Dès l’instant où ses assaillants furent sur lui, William se réprimanda de son manque de sérieux, et les deux hommes furent au tapis dans la seconde. Le premier avait pris le pommeau de sa canne dans le menton, lui faisant perdre connaissance d’office, et il rattrapa le second par le col, se laissant une minute pour envisager de lui extorquer quelques informations supplémentaires ; mais avant qu’il n’ait pu se décider, des coups de feu retentirent juste au-dessus de leurs têtes.
Immédiatement, le sang de William se glaça.
Ni Sherlock ni lui ne portait d’arme à feu.
Au bout de son bras, l’homme ricana dans une toux rauque.
« Ton pote là-haut a eu une surprise, on dir… »
Sa tête heurta le mur à deux mètres de lui avant qu’il n’ait une chance de finir, l’assommant sur le coup. William gagna l’étage en un bon, son manteau claquant dans l’air. Une odeur de poudre indiquait clairement le chemin à suivre ; il débarqua dans la pièce avec la souplesse d’un fauve et le silence de la faucheuse.
Dos à lui, l’homme que Sherlock poursuivait s’approchait d’une silhouette prostrée au sol. Sherlock venait manifestement de tomber, et sa main était crispée sur son épaule gauche ; mais la seule chose que William vit fut le sang. Le sang noir qui ruisselait, ruisselait sur le parquet à ses côtés, s’infiltrant dans le bois, alors que le tissus blanc de sa chemise était teinté de pourpre autant que la peau laiteuse de son avant bras. William ne vit que le sang ; et l’arme que l’homme entre eux pointa droit entre les deux yeux du détective agonisant.
L’action fut d’une rapidité fulgurante. L’arme tomba au sol avant même que la gâchette n’ait commencé à bouger ; le fracas du métal sur le parquet couvrit un instant le cri étranglé du malfrat avant que William ne le soulève par la gorge pour le plaquer au mur. Les ongles sales de l’homme s’enfoncèrent dans son avant-bras alors qu’il agitait désespéramment les jambes pour tenter de retrouver le contact du sol, et crachotait misérablement en tentant vainement de respirer.
Une rage sombre, meurtrière, s’était emparée de William, et la terreur déforma les traits de l’homme contre le mur, tordant son visage qui prenait une teinte violette à mesure que William resserrait sa prise. Le poison d’une violence brute, tranchante, imprégna son esprit devant la vision de cette homme convulsant dans sa poigne ; faible, impuissant, si facileà écraser. L’intention froide de prendre une vie n’était pas étrangère à William ; elle vint à lui facilement, comme une vieille amie, habituée, familière, le rassurant sur la force qu’il possédait et qui dépassait de loin celle de ses adversaires.
Mais l’envie, brusque, sauvage, terrifiante, de tuer un homme, William ne l’avait pas ressentie depuis longtemps. La pulsion le heurta comme un ouragan, et prit possession de lui dans un tumulte, qui l’ébranla autant qu’il s’installa naturellement aux côtés des capacités qu’il possédait déjà pour lui donner libre court. Face à lui, les yeux de l’homme, injectés de sang, commençaient à se remplir de larmes alors que la salive moussait au coin de ses lèvres.
« Pi… tié…, articula-t-il, la voix étranglée. Ne… »
L’expression de William n’en devint que plus sombre ; le pouce de sa main libre fit sauter la lame hors de la canne qu’il tenait encore. Un dégoût sans nom le gagnait, tandis que son regard noir tombait sur le misérable qui avait osé tirer sur Sherlock. L’odeur du sang se mêlait à celle de la poudre, aussi sûrement qu’une panique montante se mêlait à sa rage. Mais tout allait bien. Tant que la colère avait le dessus, il avait le contrôle. Il pouvait fairequelque chose. Il pouvait anéantir cet homme ; lui faire regretter tous les choix qui l’avaient conduit à presser cette détente.
« Pitié… ? murmura-t-il ; et sa propre voix, d’un calme inquiétant, était si déformée par la haine qu’il eut lui-même du mal à la reconnaître. Étonnant. Vous devriez pourtant le savoir… Les assassins ne connaissent pas le sens de ce mot. »
L’homme émit un borborygme étranglé, écarquillant ses yeux injectés de sang ; et William apprécia de voir dans son regard la réalisation que le jeune homme qu’il combattait quelques minutes plus tôt n’était pas tout à fait de la même trempe que ses deux camarades. Un criminel est capable d’en reconnaître un autre plus dangereux que lui ; et si le Prince du Crime avait réussi à affirmer sa domination sur le monde du crime en Angleterre, et à développer un réseau aussi fidèle, c’était, entre autres, grâce à la capacité de William à imposer son écrasante résolution meurtrière. Cette soif de violence ancrée profondément en lui depuis son enfance, qui lui faisait souhaiter que le monde brûle pour renaître de ses cendres et que tous ceux qui le polluaient payent pour leur existence. L’homme agité de spasmes entre ses doigts aurait certainement vomi ses tripes d’horreur si William ne lui obstruait pas la gorge. De toute manière, il n’en avait plus pour longtemps…
« Ce qu’ils savent, par contre, c’est qu’une vie aussi pitoyable que la vôtre ne mérite pas d’être prolongée plus que nécessaire. Alors…
– Liam… »
La voix de Sherlock n’était qu’un croassement, mais elle suffit à pénétrer le nuage noir autour de l’esprit de William. L’émotion retomba quelque peu, mais William ne relâcha pas sa prise pour autant. Il osa, par contre, enfin regarder vraiment Sherlock, un tant soit peu rassuré par le fait qu’il soit, manifestement, toujours conscient. Le détective offrait un piètre tableau, cependant, malgré sa volonté apparente de minimiser les choses. Son visage était crispé par la douleur, et le sang, bon Dieu, le sang ne semblait pas vouloir s’arrêter de couler, inondant ses doigts agrippés à son épaule complètement imbibée. Rouge. Le rouge était partout. Il emplit entièrement la vision de William, et sa haine pour l’homme qui était la cause de sa souffrance n’en fut que décuplée. Il ramena immédiatement son attention sur lui, la froide résolution de mettre fin à sa triste vie s’imposant clairement à lui à nouveau.
Mais une main arrêta péniblement celle qui tenait son épée, saisissant sa manche avec une prise tremblante plus qu’assurée ; et Sherlock parla à nouveau, d’une voix hachée qu’il s’efforçait de rendre calme.
« Liam, hé… C’est bon. Je vais bien. »
William trembla, crispant la mâchoire.
« Tu ne vas pas bien, Sherlock…
– Ça va, assura Sherlock, en réprimant une toux qui ne fit qu’inquiéter William d’autant plus. Je t’assure… Alors regarde-moi, et lâche ce type… avant de faire quelque chose que tu regretterais.
– Je pourrais le tuer », murmura sombrement William.
Une torsion de son poignet, et c’en serait fini.
« C’est certain, articula Sherlock entre ses dents serrées par la douleur. Mais sérieusement… Il n’en vaut pas la peine… »
Une nouvelle quinte de toux le prit, plus violemment cette fois, et William se sentit sombrer.
« Je vais le tuer », éructa-t-il, et l’homme lâcha un cri qui n’était pas grand-chose de plus qu’un râle.
Le tuer, le tuer, le tuer, le tuer…
« Pas si je suis là pour t’en empêcher, compte sur moi, siffla Sherlock en se hissant à demi sur ses jambes, donnant toutes ses dernières forces pour assurer sa prise sur lui. Merde, ça fait un mal de chien, et je lui aurais bien fait payé ça moi-même… Mais… Je ne peux pas te laisser tuer un homme à nouveau… »
Il prit une inspiration lente, difficile, mais ce fut pour parler fermement :
« Parce qu’on sait tous les deux à quel point ça te détruirait. Et il est hors de question que je… de prendre ce risque-là. Pas pour un type comme lui. »
William n’en avait pas grand-chose à faire à cet instant. Il avait déjà tant de sang sur les mains, tant de haine envers lui-même, un de plus ou un de moins, cela allait-il changer la donne ? Quelle importance avait la vie de cet homme comparée à celle de Sherlock ? Aucune. S’il devait l’éviscérer pour qu’il paye d’une infime partie de la souffrance du détective, il le ferait sans hésitation. Ce moins que rien méritait pire que la mort. Et ça n’était rien d’autre que ce qu’il était : un assassin. Depuis toujours. Mais Sherlock et son incompréhensible tendance à se soucier de lui, même sous son pire aspect, ne l’entendaient pas de cette oreille.
« Liam…, menaça le détective malgré sa respiration haletante. Liam, écoute. Si tu n’en as rien à faire, si ta propre souffrance ne t’importe pas… Alors, laisse-le pour moi. Parce que je t’assure que si je dois te voir souffrir juste parce que j’ai fait une erreur stupide en laissant un mec me tirer dessus… Si c’est à cause de moi que tu fais quelque chose que tu ne te pardonneras pas… Je me détesterai jusqu’à la fin de mes jours. »
William se figea. Sa prise se desserra vaguement, laissant l’homme tousser entre des doigts.
« Ce n’est pas à toi de…, protesta William.
– Je t’interdis de tuer quelqu’un pour moi, tu m’entends, imbécile ? s’exclama Sherlock, le souffle court. Ça me la mettrait trop mal. Et lui, là ? Il ne mérite pas que tu te donnes cette peine. »
La vague de rage quittait peu à peu William, et sa clarté d’esprit revint pour prendre sa place. Bien sûr, Sherlock avait raison. Tuer un homme sur un coup de tête était impensable. Il avait laissé cette part de lui derrière lui, définitivement. Sherlock était vivant ; et blessé. Il y avait beaucoup plus urgent que de donner une leçon à cet homme. Sentant sa prise se détendre, Sherlock parut soulagé, et ajouta d’une voix rauque, esquissant une espèce de vague sourire :
« Et aussi… J’ai vraiment besoin d’aide. »
William le sentit glisser contre lui alors que ses jambes lâchaient, et il laissa immédiatement tomber l’homme – qui s’écroula lourdement au sol – pour rattraper vivement Sherlock avant que lui ne s’écrase sur le parquet. Sa canne retomba à leurs côtés quand sa main saisit l’arrière du crâne de Sherlock, le tintement résonnant lourdement contre le sol. Il entendit vaguement l’homme ramper pour s’enfuir en respirant comme un buffle, mais il le laissa partir sans un regard, sachant qu’il n’irait pas loin et que Billy allait probablement le cueillir avec les autres.
Il se laissa tomber à genoux au sol, tenant Sherlock fermement contre lui, et maintint son dos à peu près droit le temps de le laisser tousser un peu. D’après l’hémorragie, une seule balle l’avait atteint, à l’épaule gauche. Mais d’après sa toux, l’homme avait dû profiter de sa douleur pour le frapper à l’abdomen et le mettre à terre. Il avait sans doute remarqué que Sherlock était aussi adroit au combat avec ses piedsque ses poings. Ses jambes n’étaient faibles qu’à cause de la mise à l’épreuve de son système nerveux. Autrement dit, la seule blessure dont William devait se soucier était celle de la balle.
« Sherly, pressa-t-il sérieusement. Encore un petit effort. »
Sherlock grogna quand il l’aida à se déplacer pour l’adosser contre le mur le plus proche, mais coopéra du mieux possible.
« La balle ? s’enquit William en remplaçant la main de Sherlock pour couper l’hémorragie.
– Sortie…, fit Sherlock, sifflant entre ses dents à la pression de William appliqua sur sa plaie. C’était à bout portant, elle m’a transpercé l’épaule…
– Très bien. »
C’était ça de moins. William avait appris à retirer des balles de la chair humaine, mais c’était autrement plus long et complexe que de simplement gérer la blessure. Les risques d’infection étaient aussi diminués. Mais…
« Il faut que je jette un œil, dit-il du ton le plus calme possible. Et il faudra bander la plaie…
– Ma chemise. Ça m’étonnerait qu’elle me serve encore… »
Hochant la tête, William entreprit sans plus de cérémonie de retirer son gilet à Sherlock, avec son aide, et d’ouvrir sa chemise en grand. L’angoisse rendait ses gestes fébriles, et il arracha les boutons plus qu’autre chose.
« Hé…, fit faiblement Sherlock devant sa précipitation. Ça va, je te dis… On a le temps. »
Sauf qu’avec tout le sang qu’il avait déjà perdu, ils n’avaient pas beaucoup de temps, non, et ça Sherlock le savait aussi. William appréciait sa tentative de le rassurer, mais honnêtement, elle était ridicule. Il prit une inspiration, et retira sa main un instant, pour dégager la plaie de la chemise. Il jeta un œil, et un début de vertige lui monta à la tête. Il avait vu d’autres plaies, bien moins nettes ; celle-ci n’était pas trop affreuse. Mais Sherlock devait souffrir comme jamais ; et elle l’avait atteint juste sous la clavicule, au-dessus de l’aisselle. Près du cœur. Beaucoup trop près. L’homme n’avait clairement pas eu l’intention de simplement le blesser. S’il l’avait atteint quelques centimètres plus bas…
Les mains pressées de chaque côté son épaule, William laissa à Sherlock le soin de retirer entièrement sa chemise de sa main libre. Il lutta un petit moment, avant que sa main ne vienne remplacer celles de William le temps que celui-ci ne déchire le tissu pour improviser un pansement rudimentaire. William attrapa la chemise avec des gestes sûrs et efficaces, mais son angoisse ne se taisait pas. Il fallait faire vite ; Sherlock aurait du mal à limiter l’hémorragie seul.
Et il y avait tellement, tellement, tellement de sang… Le sang chaud, poisseux, qui rendait l’air métallique et coulait partout, partout, écarlate sur la peau blanche… Les mains de William en étaient entièrement couvertes, et il sentait la nausée le prendre alors que l’horreur de la situation s’imposait à lui. Il avait eu du sang sur les mains à n’en plus finir ; mais jamais, au grand jamais, celui de Sherlock n’aurait dû les couvrir. Sherlock n’aurait jamais dû saigner à ce point. C’était trop injuste. Et surtout pas par sa faute.
Ça n’était pas de sa faute, tenta-t-il de se raisonner ; sauf que si, forcément, ça l’était, sinon pourquoi serait-ce le détective en train de se vider de son sang sur le sol, et pas lui ? Il aurait dû être plus attentif. Remarquer l’arme que l’homme avait sur lui. Suivre Sherlock plus vite et arriver à temps à l’étage. Il aurait dû… Et si, murmura une voix horrifiée dans sa tête, s’il était arrivé trop tard ? S’il avait pris quelques secondes de plus pour monter ? Si Sherlock avait encaissé cette seconde balle ?
Ses mains tremblaient alors qu’il finissait de déchirer des bandelettes de chemise, et il repoussa finalement la main de Sherlock pour enrouler les bouts de tissu autour de son épaule. Sherlock tenta sans grand succès de réprimer une plainte de douleur, et serra les dents en laissant William faire plusieurs fois le tour de son bras et sa poitrine. Ses gestes étaient efficaces, mais précautionneux ; ça n’était pas sa première fois. Mais malgré la taille de la blessure, le sang continuait de couler abondamment, formant déjà une tâche à travers le tissus ; comme une rose fleurissant sur une tombe. William continua de serrer le tissu jusqu’à calmer le flux, s’efforçant de se concentrer sur sa tache sans regarder autour.
Mais son cœur semblait être remonté dans sa gorge, et il avait anormalement du mal à rester calme. Le sol et le mur derrière eux étaient écarlates. Tout ce sang ne pouvait pas appartenir à Sherlock, n’est-ce pas ? Tout ce sang ne pouvait pas se trouver hors de Sherlock maintenant… Il y en avait beaucoup trop. Sur le sol, les murs, ses mains, partout…
« Hé, Liam…, l’appela Sherlock ; la faiblesse de sa voix rendit William malade, peu importe l’air assuré qu’il lui servait. Doucement… Y’a pas le feu…
– Ne parle pas, dit gravement William en serrant la dernière bandelette.
– J’ai vu bien pire que ça…, marmonna Sherlock en l’ignorant superbement. Arrête un peu de t’inquiéter… »
William ne prit pas la peine de répondre. L’inquiétude en question le rongeait comme un poison, indépendamment de sa volonté. Il avait pris des dizaines de vies, ruiné des dizaines de familles ; mais aussi injuste que ça puisse paraître, aussi indécent était-ce que de plaider la miséricorde du ciel pour quelqu’un comme lui, William ne pouvait pas accepter que la mort lui enlève la personne qui lui était la plus chère au monde. C’était aussi égoïste qu’impensable. Il n’avait plus osé implorer la clémence du Seigneur depuis longtemps ; mais à cet instant, il priait de toute son âme pour qu’une justice existe vraiment en ce monde et que le Ciel ne lui enlève pas Sherlock Holmes. Parce que Sherlock ne méritait pas la mort. Il ne devait pas mourir. Et surtout pas avant William.
Finalement, William parvint à faire cesser temporairement l’hémorragie, et respira vaguement mieux. Le sang couvrait encore le torse de Sherlock, et il fit de son mieux pour l’essuyer avec les restes de sa chemise. Ses mains ne faisaient qu’en remettre une couche, cependant, et il se mit à trembler à nouveau, sans cesser de tenter de nettoyer le sang.
« Liam… Liam, hé…, fit Sherlock en essayant d’arrêter ses gestes de sa main droite. Tout va bien, je te dis… Hé… »
Il lui attrapa finalement le poignet, et William lâcha immédiatement ce qu’il tenait. Sherlock amena sa main contre son torse, posa sa paume contre son cœur ; son cœur qui battait, presque normalement, sans signe d’être prêt de s’arrêter. Sa peau avait la chaleur des vivants. Sa respiration était courte, mais sa poitrine se soulevait sans trop de peine ; le sang avait arrêté de couler, et avec les bons soins, Sherlock serait rapidement hors de danger. William sentit le calme revenir à lui. Il leva la tête pour rencontrer le regard de Sherlock.
Le détective était livide, mais ses yeux sombres n’avaient pas perdu leur éclat. Sa peau était recouverte d’une pellicule de sueur, et il tremblait compulsivement, signe qu’il ne fallait pas tarder à le sortir de là. William prit quand même le temps de respirer, et termina de le nettoyer au mieux avec douceur. Passée la panique, il prit vaguement conscience que c’était la première fois qu’il se permettait un contact aussi privé avec le jeune homme. Un silence légèrement tendu les enveloppa le temps que William finissent sa besogne. Sherlock frissonna sensiblement chaque fois qu’il le toucha, et William ignora fermement l’étrange nœud à l’estomac qui le prit en regardant les muscles sous la peau pâle se contracter instinctivement sous ses doigts.
Une fois le sang poisseux à peu près épongé, il aida Sherlock à se remettre sur pieds, grimaçant lorsqu’il lâcha une exclamation de douleur. Il réussit à récupérer sa canne d’une main, puis il passa le bras valide de Sherlock au-dessus de ses épaules tandis que le sien entourait sa taille, et le souleva à demi pour l’aider à marcher.
« Ça va aller ? » lui demanda-t-il gentiment.
Sherlock sembla vouloir esquisser un nouveau sourire, qui se transforma en grimace, et marmonna en fermant les yeux :
« Avec toi, je ne m’inquiète pas…
– Hm, fit William en atteignant le haut des escaliers. Ne perds pas connaissance.
– Promis. »
Sherlock perdit, en fait, connaissance ; mais pas avant qu’ils ne soient arrivés à l’hôpital le plus proche, et William lui en était déjà reconnaissant. Billy avait arrêté l’entièreté de la bande dont il avaient à s’occuper, et l’avait aidé à transporter Sherlock jusqu’au village habité le plus proche, où s’étaient réfugiés les habitants de celui-ci, dès l’arrivée des forces de l’ordre.Conduit en lieu sûr, Sherlock fut pris en charge par une tripotée d’infirmières, et malgré ses refus, William fut forcé de se voir attribuer les premiers soins pendant qu’un médecin s’occupait de l’épaule de Sherlock.
Quand il fut autorisé à revenir dans la chambre, après s’être lavé les mains et avoir confié son manteau couvert de sang au lavoir, Sherlock était inconscient ; le médecin lui apprit qu’il avait eu la chance de n’avoir aucun os brisés à part quelques côtes fissurées, que ses poumons étaient – Dieu soit loué – intacts, et que la balle avait fait un trou net dans sa scapula. Il avait perdu beaucoup de sang, mais pas suffisamment pour que sa vie ait été en danger. Il s’était évanouipresque dès son arrivée, lui évitant de souffrir pendant qu’ils s’occupaient de la plaie et posaient une attelle. William remercia le médecin, qui lui permit de rester sur une chaise aux côtés du détective jusqu’à son réveil.
Les quelques heures qui suivirent passèrent dans un brouillard ; William ne quitta pas le visage assoupi de Sherlock pendant un long moment, la boule dans sa gorge peinant à s’estomper. L’angoisse et l’attente étaient insupportables, même s’il savait Sherlock hors de danger. Il ne se sentirait serein que quand il pourrait lui parler à nouveau. Pâle comme il était, étendu sur le lit, il avait l’air plus près de la mort que jamais ; et William se demanda avec un tiraillement désagréable dans ses entrailles si Sherlock s’était sentit comme lui à cet instant lorsqu’il avait été dans le coma. Si seulement Sherlock n’avait pas sauté avec lui, s’il n’était pas resté en Amérique juste pour prendre soin de lui, il ne serait pas sur ce lit à cet instant…
Mais William ne pourrait jamais prétendre qu’il aurait préféré que les choses se passent différemment. Sherlock et lui, vivant ensemble loin de tout… Même ses fantaisies les plus folles n’auraient jamais osé en arriver là. Mais Sherlock l’avait attrapé… Avait promis qu’il vivrait avec lui… Alors il avait intérêt à n’avoir aucune séquelle de cet évènement. Je t’interdis de tuer quelqu’un pour moi, tu m’entends, imbécile ? Même en se vidant de son sang, le plus gros soucis de Sherlock avait été son bien être à lui. Sauf que, pareillement, la priorité de William, lui, depuis son réveil, plus que n’importe quoi d’autre, était Sherlock Holmes. Alors je t’interdis de me mourir sur les bras. Imbécile.
William s’était finalement assoupi lui aussi. Front posé sur ses mains croisées, au bout de ses coudes posés sur ses genoux, il avait tenté de noyer ses pensées sombres jusqu’à ce que la fatigue le fasse lentement dériver vers un demi-sommeil brumeux. Il en sortit brusquement en entendant le lit grincer à côté de lui, et quand il releva la tête, Sherlock, une chemise propre sur le dos, adossé à la tête de lit et calé contre son oreiller, l’accueillit avec un sourire.
« Yo, Liam. Bien dormi ? »
William aurait pu mourir de gratitude ici et maintenant ; mais il se contenta de soupirer de soulagement, et de répondre doucement au sourire de Sherlock.
« Comment vas-tu ? s’enquit-il calmement, sans prendre la peine de lui répondre.
– Ça peut aller. Les côtes sont douloureuses, mais j’ai l’impression que je m’en sors bien pour le reste. L’attelle aide bien, aussi. »
Il tapota – avec précaution – la planche en bois qui maintenait son épaule, avant de pointer une table à quelques mètres.
« Tiens, puisque tu es réveillé, tu veux m’attraper un verre d’eau ? Je meurs de soif. »
William hocha la tête, et fit couler un peu d’eau claire de la carafe à disposition dans un gobelet. Il s’assit sur le bord du lit pour aider Sherlock à le boire, puis à le reposer sur la table de chevet ; mais quand il voulut se relever, la main valide de Sherlock l’en empêcha.
« Et toi ? fit-il, l’air sérieux. Comment ça va ? »
William esquissa un sourire, inclinant la tête.
« Je ne suis pas celui au lit avec une attelle à l’épaule, Sherly… »
Sherlock lui jeta un regard désabusé sous ses sourcils froncés, et William sentit à nouveau cettestupide chaleur se répandre dans sa poitrine en le voyant s’inquiéter pour lui. Qu’avait-il jamais fait, au bon Dieu, dans sa sombre existence, pour mériter cette sollicitude ? Il soupira doucement à nouveau.
« J’étais inquiet, admit-il enfin, la bouche étrangement sèche. J’ai cru que… Une blessure pareille, Sherly… J’ai pris conscience… que même si je ne veux rien d’autre, aujourd’hui, que de m’accrocher à cette vie que tu m’as offerte, celle dont je n’ai jamais osé rêver, elle m’importe en réalité bien peu par rapport à certaines choses. Sherlock, s’il devait jamais t’arriver quoi que ce soit…
– Liam…, commença Sherlock alors que William fermait la paupière, lèvres pincées.
– Je suis désolé, Sherly, de ne pas encore réussir à être aussi fort que tu ne l’espères… Mais qu’importe la beauté que le monde a à m’offrir, à présent… Si tu n’en fais pas partie… Il ne vaut pas la peine d’être vécu. »
William laissa un silence s’étirer, le regard vague. Par respect pour Sherlock, il pourrait trouver la force d’avancer. Par respect pour Sherlock, il vivrait cette vie, il combattrait son propre désir de souffrance. C’était ce dont il avait cru se convaincre ; que sa résolution de vivre irait au-delà de tout et n’importe quoi, à présent, puisque Sherlock Holmes avait affronté monts et marées pour lui redonner cette chance.
Mais il venait de se rendre compte, de façon percutante, que ce n’était pas tant le fait qu’avec Sherlock Holmes disparaîtraient les couleurs, la chaleur, l’euphorie que leur rencontre lui avait apporté ; il avait vécu avant, et avait puisé sa résolution ailleurs. Sherlock n’était pas sa nouvelle raison de vivre : il lui en avait donné une, et William l’avait acceptée. Non, William venait de réaliser qu’il ne supporterait tout simplement pas de savoir Sherlock Holmes absent. Pas après avoir eu conscience de son existence. Que, d’une manière ou d’une autre, si Sherlock ne devait plus se trouver sur cette Terre… Alors, lui non plus. Un monde dans lequel il existerait sans lui était inconcevable.
Il fut surpris, au bout d’un moment, d’entendre Sherlock rire doucement. Quand il releva les yeux, le détective avait la tête inclinée sur le côté, son crâne reposant sur l’oreiller. Il le fixait avec un regard plein autant de compréhension que d’une affection qui poignarda William en plein cœur.
« Ah, ça…, fit-il avec une douceur inhabituelle, l’air résigné. Je serais bien mal placé pour te dire quoi que ce soit à ce sujet… Étant donné que j’ai été moi-même incapable de te laisser mourir sous mes yeux. »
Sherlock esquissa un sourire, et haussa vaguement son épaule valide.
« Mais, tu sais quoi ? Je suis content de savoir que tu penses la même chose. C’est stupide, sans doute…
– Hmm…, fit William en fermant la paupière. Sans doute. »
Mais savoir que Sherlock avait sauté de ce pont non seulement dans une tentative de le sauver, mais parce que, qu’importe que le résultat ait été leur mort ou leur survie à tous les deux, il avait été incapable d’accepter l’idée de vivre sans lui… Oh, que le sentiment était vicieux.
« Il n’y a pas que ça, reprit finalement William, plus sérieusement, son œil se posant sur ses mains ouvertes sur ses genoux. Je… dois te remercier à nouveau, Sherly, de m’avoir arrêté… »
William avait l’air grave, mais les yeux de Sherlock pétillèrent soudain d’un tout autre éclat, et il laissa échapper un rire bref en se redressant contre la tête de lit.
« Ah, ça, tu n’y es pas allé de main morte ! J’ai cru que ce pauvre type allait mourir de peur…
– J’ai cru qu’il allait mourir de ma main, dit sombrement William ; un frisson de dégoût le prit en se rappelant vivement la sensation de ses doigts enserrant la chair flasque de l’homme, si près de sentir sa nuque se briser.
– Mais ça n’a pas été le cas, dit posément Sherlock. Tu ne l’as pas tué, Liam.
– J’en ai eu envie, assena William, durement, ravalant l’horreur de cette vérité-là. J’ai voulu le tuer, Sherlock. J’étais tellement…
– En colère ? compléta Sherlock. Mais c’est normal, Liam. N’importe qui aurait envie de détruire quelqu’un qui menace une personne importante à ses yeux… J’ai vu des gens atteints de la même pulsion. La plupart n’a simplement pas les compétences que tu as pour agir.
– Et donc ? C’est une excuse ? répondit William, amer. Parce que j’en ai les capacités, ça signifie qu’il est compréhensible que je prenne une vie pour en payer une autre ?
– Non, dit très sérieusement Sherlock, ça signifie que ta réaction était humaine, et que puisque malgré la facilité avec laquelle tu aurais pu anéantir ce type, tu n’en as rien fait, il n’y a rien à te reprocher. »
Sherlock était vraiment angoissé à l’idée qu’il culpabilise, hein… Mais William savait ce qu’il en était.
« Je l’aurais tué si tu ne m’avais pas arrêté, Sherly.
– Et tu n’en aurais rien fait si j’avais été plus sérieux, et que je ne m’étais pas fait tirer dessus comme un débutant.
– Sherlock, tu n’es pas responsable…
– Tu m’as sauvé la vie, coupa Sherlock d’un ton sans appel. Tu entends, Liam ? Si je m’en suis sorti, c’est grâce à toi. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir. »
Les mots percutèrent William autant que la réalisation d’à quel point Sherlock avait, vraiment, été près de perdre la vie quelques heures plus tôt. De quitter ce monde, de le quitter lui… pour toujours. Ses doigts se crispèrent sur ses genoux. Bien sûr, il était arrivé à temps pour l’en empêcher, et en ce sens, Sherlock était dans le vrai. Et pourtant…
« Et puis, continua Sherlock, cherchant son regard. Tu as déjà oublié que moi aussi, j’ai du sang sur les mains ? J’ai tué Milverton pour cette exacte raison. Parce qu’il menaçait John. Et, honnêtement ? Je devrais douter de ma morale plus que de la tienne, Liam, parce que qu’importe à quel point j’ai conscience que je devrais en porter le poids toute ma vie, je n’ai aucun regret à avoir pressé cette détente. »
Il s’arrêta un instant, puis reprit en secouant la tête.
« Il menaçait John ouvertement. À la fin, c’était lui, ou John. Dans ces moments-là, il n’y a aucune place pour l’hésitation. Je ne souhaite jamais nuire à autrui, et prendre une vie d’autant plus ; mais si c’est nécessaire pour protéger une personne importante, je me haïrais pour une hésitation fatale plus que n’importe quoi d’autre. »
Il fixa ses yeux dans celui de William.
« La seule chose que je regrette, là-dedans, c’est de ne pas avoir pris les sentiments de John en compte, et de l’avoir peiné parce que j’avais sous-estimé à quel point ce qui allait m’impacter moi l’impacterait aussi. Parce qu’on est amis. Mais il n’y avait pas deux solutions, et le poids que je porte à présent n’est rien, à mes yeux, comparé à ce qui serait arrivé à John et Mary si Milverton avait survécu. Je l’ai fait cette fois-là pour John, ajouta-t-il, pour conclure.Et si c’était à refaire, si c’était la seule solution, je n’hésiterais pas. Et c’est pareil pour toi. Si nos places avaient été inversées, j’aurais réagi exactement pareil. Quand il s’agit de protéger un ami, aucune morale ne peut justifier de ne pas agir. »
William resta sans voix un moment devant son regard résolu, puis détourna opportunément la tête. La tension se relâcha quelque peu dans ses épaules.
« C’est vrai… La morale fait bien peu le poids dès que les sentiments s’en mêlent. »
Ils avaient beau vivre ensemble depuis plusieurs semaines, William n’arrivait pas encore à assimiler pleinement l’idée que Sherlock et lui soient à présent, réellement, des amis, au sens vrai du terme, sans doute sur leur affection mutuelle. Le rappel de cette idée le plongeait encore dans un trouble embarrassant, et il était absolument injuste qu’il soit si facile à Sherlock de le clamer aussi naturellement. Il devinait son sourire sans même le voir.
« J’ai quand même le sentiment que tu devrais être un peu plus choqué que ça », fit remarquer calmement William, changeant de sujet pour relever la tête.
« Choqué » n’était peut-être pas le mot exact. « Terrifié », ou « écœuré », seraient sans doute plus justes. Mais l’idée même de révulser Sherlock d’une quelconque façon était trop éprouvante pour être clairement formulée.
« De quoi donc ? s’enquit Sherlock, haussant un sourcil. De tes compétences en assassinat ? Je veux dire, ce n’est pas comme si je les avais jamais remises en cause…
– Je suspecte que ton obsession pour le Prince du Crime occulte quelque peu ton jugement moral…
– Oh, allez, j’ai toujours su que c’était toi. Et tu sais que ça ne m’a jamais empêché de t’adorer. Mais je dois admettre que c’était particulièrement impressionnant de te voir en action… Bon sang, heureusement qu’on n’a jamais eu à s’affronter pour de vrai, sinon je ne donne pas cher de ma peau…
– Ne te sous-estime pas tant, répondit William, en souriant un peu excessivement pour outrepasser le fait que Sherlock venait très nonchalamment de lui dire qu’il l’adorait – lui et sa langue trop affûtée pour son bien. Tu m’aurais donné du mal, si tant est que j’ai été capable de lever la main sur toi.
– Une chance que je t’ai fait autant d’effet que tu m’en as fait quand on s’est rencontrés, hein ? sourit Sherlock avec un clin d’œil, et William dut se racler légèrement la gorge quand il avala malencontreusement sa salive de travers.
– Tu es bien bavard, aujourd’hui.
– Ce doit être les médicaments, affirma Sherlock avec désinvolture. Il m’ont assommé d’anesthésiants…
– Si tu le dis. »
William avait parfaitement conscience que Sherlock parlait autant surtout pour le distraire, et le rassurer sur son état. Il savait qu’il était encore loin d’être remis ; mais le soulagement l’envahissait néanmoins en le voyant relativement en forme à son réveil. La pression qu’il avait accumulé commençait à retomber d’elle-même ; et William sentit un élan inexplicable monter en lui en même temps. Il se pencha en avant sans réfléchir plus, et, passant à demi au-dessus du détective en prenant soin d’éviter l’attelle, il laissa doucement son front reposer contre son épaule valide.
« La prochaine fois, ne prends pas de risque inconsidéré », murmura-t-il, paupière close.
Il sentit Sherlock se tendre nettement de surprise, sa respiration se coupant brusquement. Sherlock n’était pas particulièrement féru de ce genre d’étreinte, mais ce simple contact fit du bien à William.
« Excuse-moi, ajouta-t-il en se redressant. C’était cavalier de ma part… »
Mais avant qu’il n’ait pu reculer assez pour voir son visage, la main de Sherlock le saisit par les épaules, et le ramena contre lui. Avec un seul bras valide, il l’étreignit avec toute la force dont il était capable. L’œil de William s’écarquilla.
« C’est bon, dit Sherlock tout près de son oreille, la voix soudain aussi rauque que son ton n’était doux. Enfin, quoi… On est amis, pas vrai… ? »
Le cœur battant, installé précairement dans leur étreinte maladroite, William inspira profondément, avant d’expirer doucement. L’odeur de tabac froid se mêlait à celles de sueur et de l’alcool qui avait servi à désinfecter la plaie, mais d’ici, il pouvait distinguer les traces d’autres odeurs propres au détective ; l’une d’elle rappelait la lavande.
« Hum », fit-il.
Sherlock souffla contre son oreille, et William laissa sa paupière se fermer pour se laisser aller contre lui quelques instants. Sa chaleur, sa respiration, les battements de son cœur contre sa poitrine, tout était là pour rappeler à William que Sherlock était vivant, là, en sécurité. Son bras autour de lui et la force de sa prise propulsèrent William quelques mois en arrière, tenu tout aussi fermement alors que le Tower Bridge s’éloignait de sa vue à toute vitesse. À cette époque, William avait apprécié cette étreinte comme un répit que les Cieux lui offraient, une dernière grâce avant la damnation éternelle. Il n’aurait jamais pensé y avoir droit à nouveau.
« John serait outré s’il était là, marmonna soudain Sherlock, tandis que sa poigne se détendait. Lui qui a insisté de multiples fois pour des accolades que j’ai refusées… Ne vas pas lui dire, surtout.
– Je m’efforcerais de ne pas le laisser savoir que j’ai eu ce privilège, répondit William en se redressant doucement ; Sherlock le laissa s’éloigner après une infime résistance.
– Ha. Ça vaudrait mieux. »
William répondit au sourire qu’il lui adressa. Et derrière lui, la porte s’ouvrit à la volée.
« Queue de cheval, te voilà réveillé ! Oups… J’interromps, peut-être ? »
Billy s’arrêta tout sourire dans l’encadrure, la main qui avait ouvert la porte encore levée, l’autre tenant un panier de pommes. William se retourna pour l’accueillir.
« Entre, Billy, l’invita-t-il alors que Sherlock grommelait quelque chose d’incompréhensible dans sa barbe.
– Je peux repasser plus tard, suggéra joyeusement Billy en s’avançant vers eux quand même pour tendre son panier à William. Histoire d’attendre que vous ayez fini votre… Quoi donc, lune de miel… ?
– Passe-moi une pomme, le coupa Sherlock avec un agacement pointant.
– Mais, avec un bras en moins, comment tu vas faire ? Tu ne veux pas plutôt que je te la coupe et que je te donne la béquée, comme ça ? Aah…
– Non, merci, ça ira, grinça Sherlock en tendant sa main valide vers William pour attraper un fruit. Je vais me débrouiller sans toi…
– Ah ! Mais oui, tu préfères sûrement que William le fasse…
– Je n’ai jamais dit ça ! »
Le rire de Billy remplit la salle pendant que William essuyait une pomme et la passait à Sherlock. Il les regarda se lancer des piques en souriant placidement, toujours assis sur le lit. Les genoux de Sherlock, repliés quand il s’était redressé, pressaient de façon rassurante contre son dos ; et, peu à peu, William sentit l’angoisse de l’après-midi être refoulée au fin fond de son esprit.
